Chapitre 5 : L’attente
(extrait de L’Envol)
“La voyageuse compte les pays visités, les villes traversées, les lits défaits et refaits, les expériences vécues, les langues apprises, les jours et années sur la route, les exploits et les presque catastrophes, les kilomètres qui défilent, les articles de blog égrenés, les blessures de la route et les médailles de l’aventure, les voitures qui l’ont prise en stop, et peut-être même celles qui ne se sont pas arrêtées. Elle coche, avec mépris pour elle-même et ses congénères, une bucket list11 invisible. À en oublier le début du décompte, le pourquoi de ces nombres qui augmentent et défilent, sans plus savoir quand s’arrêter. Il est plus simple d’arrêter de compter, de ne pas y penser, de se perdre dans l’addition. Mais la voyageuse a oublié de compter, comme par escient, ces heures qui débordent dans tous les autres décomptes, ces heures qui exploseraient tous les records, ces heures perdues ou peut-être retrouvées, ces heures qui font la route et la défont, ces heures immobiles et tumultueuses, ces heures d’attente. Elles sont interminables et éphémères, elles sont savoureuses et tortueuses, non-négociables,
latentes et irréelles.
À Berwick-Upon-Tweed, ma première incursion en Angleterre depuis que j’ai emménagé en Écosse, j’attends un bus qui m’amènera aux Scottish Borders, et me ramènera, après un bref pas de côté, en mon pays d’adoption. L’abribus est moderne, les horaires précis et mon siège tout à fait adéquat. La valse des passagers de fin de journée est bien orchestrée. Celle des bus aussi. La route gronde et l’environnement n’est pas propice à l’observation ou à la rêverie, à la contemplation ou même à la distraction. L’inconnu est connu, et je ne saurais m’en délecter. La météo est agréable. Mes deux petits sacs-à-dos n’ont pas fatigué mes épaules. Cette heure d’attente est banale, presque trop facile. Et cet instant anodin, ennuyeux, peu avenant d’un regard extérieur, est celui dans lequel mes pores ne font qu’un avec la voyageuse. Le passé et le présent s’unissent... et elle me rappelle que je suis elle aussi. La sédentaire qui a appris de la voyageuse. La sédentaire qui ne saurait oublier les leçons de la route, ni secouer les leçons du passé. La sédentaire qui sait attendre. Qui savoure l’attente et s’en délecte, un sourire plaqué aux lèvres ; l’attente comme état d’être, état d’âme.
[Attente. Pause. Silence.]
Dans nos vie modernes trépidantes, l’on oublie le rythme naturel de nos corps, de nos vies, l’ordre des choses et la pause, l’attente, le silence et le ralentissement viennent comme un détonement de nos langueurs dopées à la vitesse, à l’infernal, à l’adrénaline, à l’action. J’avais appris à combler le vide et le silence, l’ineffable inconfort de ces transitions maladroites par des objets de contenance, une imagination débordante et une productivité qui aime à se glisser en chaque seconde d’attente. Depuis mes dix ans, ou peut-être même avant, je dégaine le livre que j’ai toujours avec moi dans les salles d’attente, les queues et files d’attente, parfois même en marchant, parfois pour quelques minutes seulement. Je n’ai jamais eu de commute – de ces longues heures dans les transports pour aller au travail – mais je sais que j’aurais toujours eu de quoi les occuper, de quoi les annuler. Les téléphones ont remplacé les livres. Les podcasts en faisant la vaisselle, les podcasts en marchant, les écouteurs pour ne plus écouter vraiment, entendre, ou ressentir. La vérité est dans le silence. Les réponses dans l’attente. L’éternité au tournant.
La route, et ses heures d’attente qui s’étendent aux horizons infinis, m’ont réappris à vivre, à souffler, à savourer ces instants entre-deux, les limbes, les transitions, l’absence de certitude. En Bolivie, le bus aura peut-être cinq heures de retard. Peut-être même qu’il ne viendra pas. À quoi bon lutter, à quoi bon combler, emplir, combattre un vide qui ne disparaît pas, ne désemplit pas. Sur les routes de la Patagonie, je décore les quarante heures de bus, de vide, de contemplation et de néant. Quand les films d’action hurlent en espagnol sur la télé collective grésillante, je ferme les oreilles, je repose mon regard sur la poussière et le vent, et je retrouve l’attente, cet entre-deux qui fait mon voyage, bien plus que je ne le perçois alors. Des années plus tard, c’est là-bas, encore et encore, que je suis renvoyée, en souvenir, en mémoire, en ivresse. Peut-être est-il plus facile de voyager dans le temps en ces instants transitoires, lorsque l’ouverture à l’invisible fil du temps et de la vie est plus notoire ? Ou peut-être, est-ce là même le suc de nos vies, qui nous permet de nous glisser d’un instant à l’autre, d’une vie à l’autre, de comprendre l’irréalité du temps, dans la transe d’une attente interminable, intouchable ?
[Attente. Silence. Respire.]
J’attends, sur les pavés de ma vie. J’attends, sur les rochers de l’amour. J’attends une autre vie, un ailleurs impossible, un futur qui reste à écrire, un passé à réécrire, un présent qui souvent me file entre les doigts. J’attends l’attente. Et quand elle arrive, qu’elle ponctue le rythme impossible et infernal de ma vie nomade, je l’accueille à bras ouverts. Un souffle, une respiration, une pause, dans le chaos que j’ai choisi.
J’attends un bateau pour l’Antarctique. Quelques jours dans une auberge de jeunesse à savourer la lenteur et à me délecter d’un rêve au tournant. Sur le pont d’un ferry, du Japon à la Chine, j’attends l’ailleurs, et pourtant, j’aimerais que jamais cela ne s’arrête, que nous ne jetions pas l’ancre, que la mer et l’artificialité de cet espace liminal deviennent mon ancrage. Un coucher de soleil sur le désert rouge paraguayen. L’attente au cœur arraché. Les heures qui défilent trop vite ; l’impossibilité de combler la distance. Et au ralenti, je m’écroule sur le carrelage de l’aéroport de Bordeaux. Quarante heures de voyage depuis le Paraguay. Quelques heures trop tard. La douceur des kilomètres patagons, du temps « perdu » et ancré à attendre que rien ne se passe, disparaît. Quarante heures bien trop longues. Je ne la reverrai pas. Je ne la reverrai plus. L’attente dans les nuages m’enivre. L’attente n’aura plus jamais la même saveur.
Et pourtant, des mois et des années plus tard, elle prend enfin tout son sens, toute sa pesanteur et son apesanteur, toute sa lourdeur, sa profondeur, sa légèreté, sa véracité, son authenticité. L’attente révèle. Tout comme la pause, le silence, la lenteur, le ralentissement. Courir après le temps, après sa vie, après le chaos, après le plein, c’est jouer et parier contre soi. Ralentir, attendre, laisser le néant être, contempler l’attente et le chaos, c’est toucher, ne serait-ce qu’en un instant fugace, à la matérialité de nos âmes, à la réalité de l’éphémère, au sens de la relativité et de la non-linéarité, à l’éternité et immensité de l’univers et du temps.
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Quand la douleur et le vide existentiel se font trop bruyants, j’appuie sur l’accélérateur ; ma vie nomade s’accélère, s’enflamme, s’intensifie. Je suis blogueuse, nomade, backpackeuse, traductrice, conférencière, amie, petite-amie, fille, sœur, française, bilingue, consultante Pinterest, gardienne d’animaux extraordinaire, prof de langues, fauchée qui vit dans des appartements de luxe tokyoïte, randonneuse, japonophile nostalgique, pescétarienne, écolo, ambivalente, dissonante, lectrice, yogi dilettante – perdue et trouvée à la fois. Je comble le vide d’étiquettes, de superflus, de superlatifs, de connaissances, de rencontres, de soirées, d’absurde, de challenges, de nouvelles addictions et espaces de productivité. Je passe d’un monde à l’autre en un claquement de doigt, en un clic, en un clignement d’œil. Je jongle, avec ma vie, avec ma santé, avec ma carrière, avec mes amitiés. J’y vois comme une source de fierté. Et pourtant, cette intensité, cette irrémédiabilité du chaos est trompeuse et me détruit. Je ne rentre pas dans les cases, alors j’ai décidé d’être toutes les cases à la fois, par peur que ma case à moi, ma saveur unique, ma voix authentique n’existe pas dans le fourmillement touffu de mes identités changeantes.
[Silence]
J’attends. Il est 2 heures du matin et le douanier à Belfast a décidé de m’interroger sur mes allées et venues autour du monde. J’ai envie de lui dire, qu’en cinq ans autour du monde, il est le premier à lever un sourcil. Le Brexit lui est déjà monté à la tête. L’horizon d’une maison d’adoption au Royaume-Uni s’éloigne. Je ne sais de toute façon pas où je veux vivre ou survivre.
Enfin seule, dans mon studio parisien, je n’ai plus besoin de m’adapter, de m’arc-bouter dans des rythmes de vie qui ne m’appartiennent pas. Table rase... qui suis-je dans le silence et l’attente ? Et je ne peux plus soudain supporter l’attente, la patience, la découverte de moi-même à petits pas. Et si, derrière tous ces miroirs, derrière toutes ces identités, il n’y avait rien. Je comble le vide et le silence, je ne supporte plus le néant. Des podcasts en chaque instant, même en marchant. Des livres et du binge-watching12. Du travail, encore et encore. L’écoute, comme échappatoire. Tout pour que rien ne s’arrête. Repousser l’attente, le silence, le néant. Pour ne pas voir la violence, la vérité, la lucidité. Et si ce n’était que ça la vie, la réponse que je cherche depuis mon enfance, le sens de toutes choses. Le vide, le néant, l’infini existentialisme. Et puis, la mort. Alors, je n’aurais qu’une chose à faire. Accepter, déjouer mon sort, accélérer la mort, remplir les décennies de vide par le chaos, ou tout arrêter enfin. Le néant ou le bruit infernal. Deux extrêmes, deux visions, un manque de nuance et de justesse.
Des années plus tard, alors que la spiritualité est entrée et ancrée dans ma vie, je fais une rechute. Comme une dernière visite – tout du moins, je l’espère – pour bien m’assurer, que je ne suis plus celle du passé, que je ne suis plus la voyageuse, que je ne suis plus la dépression. Et si, tout cela n’était qu’une illusion ? Et si, je me voilais la face et me piégeais moi-même ? Et si, attirée à nouveau par le néant, je découvrais qu’il n’y avait rien derrière ?
[Vide]
Mon intuition me montre des images attirantes, polarisantes d’un vide cosmique et vertigineux, où réside le plein, les réponses, la lumière. J’ai peur d’y aller, j’ai peur de sombrer, j’ai peur de redevenir athée et les conséquences que cela aurait sur ma vie et ma santé mentale. Pourtant, c’est là où mon Dharma13 m’appelle, m’emmène, m’attire. Il n’y a pas d’urgence, mon Dharma ne va nulle part. Mais l’urgence, la souffrance est dans la lutte contre moi-même, contre le néant, contre la peur d’un futur qui disparaîtrait.
[Silence]
Je suis fauchée à nouveau, je n’ai aucune idée d’où je vais, où je dois vivre ou ce que je dois faire pour mon business. J’ai à moitié confiance, mais je n’ai plus le choix. Après des mois à lutter, à contrôler ma destinée, je sais que la réponse est, encore, à nouveau, dans le néant. Consciemment, je retire les mains du volant. Je signale à mon ego qu’il est temps de lâcher aussi, que l’on va essayer la voie |x de l’intuition plutôt, à nouveau. Cette voie |x s’est faite silencieuse, bienheureuse ces derniers mois ; elle ne me donne plus de guidance spécifique, car elle sait que je suis prête, car elle sait que je suis elle, que je n’en suis plus séparée et que je n’ai plus besoin de réponses.
26 décembre 2021. Je prends un avion pour la France, pour la première fois depuis un an et demi. Dans le silence et le vide de l’aéroport, dans la présence au néant, dans l’attente du futur, je sais que les réponses viendront. Je suis présente à mon attente. Ma foi est devenue comme inébranlable. Et dans l’attente, dans la présence, ma vie se démêle comme un rêve éveillé. 15 jours plus tard, j’atterris à Édimbourg, présente, confiante, high on life14, fauchée mais heureuse ; une vie qui s’égrène au moment présent. 1.11pm. Je reçois un email. Un de ces emails qui va tout changer. Celui que j’attendais depuis toujours, sans le savoir. Dans le néant, dans l’attente, dans la patience, dans l’obscurité se tisse une réalité toute autre, inimaginable. Et si, l’attente répondait enfin à toutes les attentes ? Seule l’attente le dira...
Enlève tes écouteurs. Éteins le bruit. Contemple le silence. Écoute le vide. Regarde le néant. Des réponses et la vie t’y attendent.
[Silence]
Je finis ce chapitre dans l’attente d’un bus, dans l’attente du chapitre suivant, dans la présence à celui-ci, la marque de mon stylo aussi réelle que le souffle de la Patagonie et mes visions du futur. Entre-deux, je lis Sylvain Tesson. Nous sommes caméléons tous deux et il s’est infiltré dans mes pensées et mon écriture. Je ne lis plus pour combler le vide. C’est un dialogue entre des mondes qui s’ouvre. L’attente est présence. La présence est attente. Le vide est plein. Et le plein est vide.
Quant au bruit, il est silence... [Silence]”