L’écriture pour destin?

L’écriture fait partie de ma vie et de mon sang depuis toujours; et avant même que je ne puisse tenir un crayon, j’écrivais en imaginant, j’écrivais sur les nuages.

Poèmes, nouvelles, rédactions, dissertations, journal du collège, fanfictions, le blogging avant l’heure… j’avais toujours de bonnes excuses pour laisser les mots s’envoler…

Je ne sais pas vraiment quand l’ambivalence a commencé. A 10 ans, je voulais être journaliste et je le répétais à qui voulait bien l’entendre, et ce jusqu’à la vingtaine et Sciences Po. Pourtant, j’ai l’impression que c’était déjà un échappatoire. Je voulais être écrivaine, je voulais être Zola, mais ce n’était pas un métier; je voulais être scénariste, mais je ne savais pas que c’était un métier, et rien autour de moi ne me montrait que cela était possible. Devenir journaliste était déjà un rêve presque inatteignable, alors le reste, c’était de l’ordre du fantasme, de la fantaisie, des rêves d’enfant, à classer avec mes envies de devenir astronaute, Indiana Jones, patineuse artistique et actrice.

Je crois que le rêve a vraiment pris la porte de sortie, direction le cabinet des illusions, pendant mes études, quand je me suis orientée vers l’édition, plutôt que le journalisme, car je me sentais bien trop nulle et en décalage avec les autres étudiants pour prétendre à autre chose. Je me cachais aussi derrière l’impossibilité de payer une école de journalisme. Je noyais mon écriture dans mes compétences de correctrice, d’éditrice et de traductrice, et pendant plus d’une décennie, je me cachais derrière de nombreux masques qui m’allaient à la fois comme un gant, à la fois pas vraiment.

La rivière Tweed entre l'Angleterre et l'Ecosse - L'écriture, comme cérémonie

J’avais beau vivre de mon écriture, avec le blogging de voyage et Voyages et Vagabondages, ce n’était jamais assez bien ou jamais assez important. Les journalistes, « les vrais », nous critiquaient souvent, nous jalousaient aussi et quelque chose au fond de moi, était bien d’accord avec eux. Par ailleurs, le blogging, avait une saveur de facilité et de joie, qui ne résonnait pas vraiment avec l’image que l’on m’avait vendue des auteur.es et des artistes. Est-ce que tout cela ne devait pas être fait dans la douleur, dans la souffrance, dans la difficulté et la dépression? Je m’amusais beaucoup trop à voyager autour du monde et écrire mes pensées vagabondes, pour prendre l’écriture au sérieux.

Mes envies et ambitions d’écriture revinrent au galop quand mes pairs blogueurs et blogueuses commencèrent à être publiés et à publier des ouvrages. Une autorisation, une révélation. Cela n’était plus soudain si inatteignable, si mes ami.es avaient publié plusieurs livres. Je m’attelais à mon livre sur le voyage en solo, mais encore une fois, je tombais dans le piège de l’ambivalence et j’essayais d’écrire ce que l’on attendait de moi, et pas ce qui était vraiment moi. Quatre brouillons, quelques propositions de manuscrit, cinq années plus tard, des heures de réflexion et de coaching sur ma mission de vie, l’écriture et la créativité, beaucoup de difficultés et prises de tête, et je rendais enfin les armes. Je n’étais pas censée écrire ce livre.

Evidemment, ce processus d’écriture d’un livre qui ne devait jamais être, a ouvert de nombreuses portes intérieures et de possibilités. Il n’y avait plus d’inatteignable et j’avais toujours été la seule à mettre des bâtons dans les roues de ce qui avait toujours été une évidence et, de bien des manières, une réalité. J’étais née écrivaine et je l’avais toujours été. Des romans imaginés, griffonnés sur des carnets perdus sur les routes ou abandonnés dans ma chambre d’enfant. Des rêves que je me permettais enfin de rêver, et peut-être même de faire le premier pas dans leur manifestation. Un Master d’écriture de scénarios. Des scripts à la pelle. Des poèmes. Des nouvelles. Un roman. Et enfin, ma série audio intuitive, l’Envol.

Les doutes, encore et encore…

Et à travers tout cela, je me torture encore et je lutte avec moi-même. Le passé m’appartient et me retient encore. Je me cache. Encore. Je n’y crois pas vraiment. Souvent, je préfère me dire coach, qu’auteure et scénariste. Je n’écris pas trop vite, pas trop longtemps. L’aperçu d’une autre vie qui me semble irréelle. Est-ce que cela peut être ça la vie? Faire ce que l’on aime, faire ce qui est si facile, faire ce qui nous donne tant de joie… Qui suis-je pour avoir mérité une telle joie, une telle passion, un tel privilège? Et bien sûr, dans tous ces doutes, j’en oublie les sacrifices, la difficulté, les mois à me demander comment je vais payer le loyer ou les courses, les années de doutes et tortures mentales, là d’où je viens, le chemin parcouru… Accepter, recevoir, le bonheur, la passion, l’amour, le Dharma n’est pas chose aisée quand tout en nous, quand notre corps et notre système nerveux sont habitués à une autre réalité, et ce, depuis des décennies.

Une escapade, une retraite d'écriture aux Scottish Borders - L'écriture comme cérémonie par Lucie Aidart

De l’autre côté de la rivière, l’Angleterre, miroir parfait et inversé de là où je me trouve. Et si finalement, j’avais seulement besoin d’un changement de perspective…

J’en parle dans une session coaching Dharma avec la talentueuse coach Carly. Je lui raconte que je me retiens encore d’écrire, de publier, de partager. Je lui parle de ma culpabilité, de comment elle s’infiltre partout, identifiant soudain que je trouve mon écriture trop facile, trop agréable, trop joyeux. Je lui parle aussi de cette peur que j’ai d’aller trop vite, de me permettre de travailler sur tous ces projets d’écriture à la fois, de cette facilité que j’ai à naviguer entre ces projets et de ces heures, perdues, interrompues, où je me retiens d’écrire, où mon corps lutte pour m’emmener ailleurs, pour me ramener à la sécurité illusoire d’un passé fait de doutes, de mirages et de survie. Je ne veux plus survivre. Je veux vivre, jouir, grandir, fleurir. Elle me suggère de considérer l’écriture comme une cérémonie, que l’acte d’écrire est un acte d’amour, de guérison, d’impact et de mission en lui-même, avant même que l’objet créatif ne devienne, ne soit vu ou lu, pour moi-même, mais aussi pour le monde. Cela résonne, cela s’ancre. Oui, c’est exactement cela dont j’ai besoin.

L’écriture comme cérémonie

Je le fais déjà, en partie. De la musique, un thé chaud, la lumière de mon immense fenêtre, le confort d’un moment doux et volé, le Wifi coupé, les matinées réservées, choyées pour mon écriture. Et si la cérémonie durait, et si chaque instant était une cérémonie, quelque soit ce que j’écris ou ce que je fais. Il ne s’agit plus de voler un moment, de se tailler un créneau de temps dans la journée pour se permettre d’être auteure. Il ne s’agit même plus de se tailler la part du lion. Je suis auteure quand je me lève, quand je respire, quand je vis, quand je souris, quand j’aime, quand j’écris, quand je coache, quand je marche, quand je voyage, quand je suis au plus bas, quand je suis au plus haut. Elle ne s’infiltre plus dans les recoins. Elle est là. Elle l’a toujours été. Une vie comme cérémonie, une cérémonie comme vie, en l’honneur de l’auteure, pour sa joie, en sa gratitude.

Je me permets enfin de partir en escapade, en retraite d’écriture. Je ne l’ai pas fait depuis juin. Je ne me le permettais pas. Parce que je n’avais pas l’argent, ni le temps, mais c’était en fait une excuse, derrière laquelle je me cachais encore. Parce qu’après tout, qui étais-je pour vivre une vie de flow, d’intuition, de Dharma? Qui étais-je pour vivre d’écriture, d’amour et de joie? La culpabilité me retenait. Mon intuition me guide jusqu’aux Scottish Borders, à la frontière de l’Angleterre, dans un petit cottage au milieu de la campagne, pour deux nuits de calme, de déconnexion et de sérénité.

Sur la route, dans le train, dans le bus, en attendant le bus à Berwick-Upon-Tweed, en faisant les courses, en faisant le check-in, je suis auteure, je l’assume et je le clame. J’offre à l’auteure tout ce dont elle a besoin, pour se sentir en sécurité, pour se sentir bien, pour se sentir énergisée, pour se sentir prête à écrire et créer. Parfois, c’est l’air de la mer, du chocolat, du repos, une sieste, une promenade, un câlin, du yoga. Parfois, c’est une déconnexion, des heures assises au bureau, un coup de pied aux fesses pour sortir de sa cachette, de son auto-sabotage, de son syndrome de l’imposteur et de ces schémas du passé qui ont eu tendance à l’emprisonner.

Cette retraite d’écriture, c’est ma cérémonie d’ouverture de ma nouvelle vie d’auteure, celle qui ne se met plus de bâtons dans les roues, celle qui ne se cache plus, celle qui assume qui elle est, sans plus douter d’elle-même, de ses capacités ou de la forme que cette vie d’autrice doit prendre. Alors que je contemple l’horizon, la mer et la rivière, depuis un terrain vague peu avenant, un monsieur partage une de ses chansons et me lit un de ses poèmes, après que je lui ai dit que j’écrivais. C’est la deuxième fois que cela m’arrive en deux semaines. Il y a des airs de poésie dans l’air. Je reçois un autre poème, par message, comme un cadeau éphémère et éternel. C’est dans l’air du temps, c’est dans l’air de cette vie que je commence enfin vraiment, à vivre, à reconnaître.

Je fais du journaling, une offrande, un rituel à cette vie d’auteure qui s’ouvre et se dessine plus précisément. Je laisse aller le passé, l’inutile, les regrets, les attentes, les doutes, les définitions. J’accueille l’inattendu, les rêves, les possibilités, les détours et l’invisible. Je danse, je fais du yoga, je m’asseois au soleil, je lis Sylvain Tesson, je laisse les mots de soutien, d’amour et de joie, les voix de mes anges-gardiens s’ancrer en moi. Et j’écris. J’écris au soleil. J’écris un nouveau chapitre de l’Envol. Et pour la première fois, je ne suis pas pressée, il n’y a plus d’urgence à écrire, à découvrir, à finir. Je savoure cette écriture devenue cérémonie, devenue véritablement acte et rituel en lui-même, partie intégrante de moi-même et celle que je suis au plus profond de mon être.

Je marche jusqu’à la rivière Tweed, je m’assois dans les pâturages et le flot de la rivière porte mon propre flow. J’écris un poème, je ralentis, je marche sans attentes, sans envie spécifique de voir que ce soit ou de faire quoi que ce soit. Le flow, la vie intuitive et créative dans sa quintessence, sans plus d’attentes, sans plus de volonté productiviste, l’être par excellence. Je lis, je parle, je souris. Et j’écris encore, sous les premières chaleurs printanières écossaises. Je finis le chapitre 5 de l’Envol, L’attente, pile lorsqu’il est temps pour moi de partir, de faire mon check-out, de prendre le bus du retour.

Dans le bus et dans le train, je n’ai plus de doutes. Je suis auteure, autrice, écrivaine, scénariste… Je l’ai toujours été. Il n’y a plus d’urgence, de ligne d’arrivée, d’attentes, de résultats à accomplir. L’écriture comme cérémonie. L’écriture comme état d’être.

Le train me ramène vers Edimbourg, ma ville d’adoption. Je suis accueillie par un sourire, par un ange. Et je suis prête pour cette nouvelle vie.

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